Message pour le 3e dimanche de l’Avent, 16 décembre 2007
par le frère Jean-Marc Gayraud, op
Évangile : Mt 11, 2-11
’est du fond de sa prison que Jean Baptiste doit mener à bien la mission unique qui est la sienne. L’Espérance d’Israël que doit combler « Celui qui vient » (Ps 118,26 ; Za 9,9) atteint dans la personne du Baptiste son intensité maximum en même temps qu’elle finit par s’épuiser elle-même à l’heure de son accomplissement. Et cet accomplissement ne peut avoir lieu sans un renoncement radical à vouloir le faire correspondre à nos propres attentes : c’est dans une refonte fondamentale de son espérance, qu’Israël peut en entrevoir l’accomplissement. Une fois présent au milieu de nous, voici que « Celui qui vient » ne semble plus correspondre du tout à ce que Jean Baptiste avait lui-même annoncé. Le questionnement du Baptiste au sujet de Jésus représente ainsi le point culminant au travers duquel il peut mener à bien sa mission de précurseur. Son martyre imminent scellera par le don de sa vie cette mission paradoxale.
La remise en question de sa propre annonce est en effet radicale : Jésus ne semble nullement correspondre aux traits de quelqu’un qui doit nettoyer la place, qui tiendrait dans sa main la pelle à vanner, qui brûlerait la paille infructueuse. Voici qu’il pose des gestes de miséricorde : il guérit les lépreux (Mt 8,1-4), redresse les paralytiques (Mt 8,5-13) rend la vue aux aveugles (Mt 9,21-31), les sourds entendent (Mt 9,32-34) et les morts ressuscitent (Mt 9,18-26). Jésus demande donc aux envoyés de Jean que lui soit rapportés ces signes du Royaume de Dieu qui s’accomplissent par lui (v. 4-5). L’avènement du monde nouveau s’inaugure déjà dans les gestes sauveurs de Jésus, le Royaume de Dieu est bien arrivé chez nous. Mais la nouveauté qui s’annonce dans ces signes est telle qu’elle déborde de tous côtés les contours d’une espérance qui avait peu à peu dessiné la figure de cet avènement. Or, l’accomplissement qui s’inaugure en Jésus est proprement inespéré et en un triple sens : non espéré, contre toute espérance et dépassant toute espérance. C’est pourquoi l’espérance d’Israël doit se renoncer elle-même en quelque sorte pour pouvoir trouver son accomplissement ultime et définitif dans le Christ. Et ce dépassement passe paradoxalement et nécessairement par le renoncement, le questionnement, et même, jusqu’à la désespérance. Du plus profond de son trouble, Jean-Baptiste devient ainsi celui qui fait passer définitivement dans le Christ tout le contenu multiforme de l’ancienne Alliance, gorgé qu’il est à ce point limite, d’espérance désespérée, jusqu’à son éclatement total.
Il nous faut par conséquent en attendre un autre (v. 3), un autre que le Christ de nos attentes et de nos désirs. Ce désir est comblé dès lors qu’il finit par s’épuiser et qu’il en vient par là à se renoncer lui-même et à s’éteindre. Dieu doit donc changer le désir du cœur de l’homme pour que le désir du cœur de l’homme puisse être comblé en vérité. C’est ainsi que peut grandir seulement et progressivement le Christ dans le cœur de l’homme, à proportion de la disparition progressive de tout désir humain. Et c’est en cela précisément que Jean-Baptiste est le plus grand des enfants des femmes (v. 11), parce qu’il nous enseigne comment peut grandir le Christ en ce monde et dans le cœur de l’homme. Il peut grandir dès lors que se font toujours plus discrets et jusqu’à leur disparition complète, les phantasmes mégalomanes d’un Dieu fabriqué à l’image de nos propres désirs. Jean Baptiste est celui qui se fait toujours plus petit jusqu’à disparaître totalement afin que Jésus puisse apparaître au grand jour, et c’est bien en cela qu’il est le plus grand des enfants des femmes. Devenant chaque fois plus petit, l’homme peut rencontrer alors celui qui s’est fait « le plus petit » au milieu de nous, et celui-là qui se fait ainsi « le plus petit » est plus grand que Jean Baptiste (v. 11). En effet, Dieu a voulu révéler sa toute-puissance et sa transcendance absolues en devenant dans son Fils le plus petit au milieu de nous, en se faisant le plus proche des hommes et en demeurant par son Esprit à l’intime du cœur de l’homme.
Se frayer un chemin vers « Celui qui vient » consiste par conséquent à remettre fondamentalement en question un Dieu qui serait sommé de répondre à nos questions, être subordonné à nos attentes, correspondre à notre désir. A cet égard, le Dieu qui vient ne se trouve pas au terme d’une recherche durant laquelle il resterait absent, il se rencontre au contraire dans cette recherche même, ce questionnement et cette remise en question de tous les désirs de notre cœur. Le Dieu qui vient et que Jean Baptiste annonce est toujours autre que celui de nos certitudes plus ou moins avérées, arrêtées et déclarées. Le fondement de notre foi s’appuie d’ailleurs sur cette mise en question de toute forme de certitude a priori au sujet de Dieu. Ce Dieu qui vient est toujours différent de celui auquel nul ne pourra jamais croire, tant il déborde absolument tout type d’affirmation ou de négation quelles qu’elles soient le concernant. De ce point de vue et de ce point de vue seulement, un certain refus de croire peut rapprocher du Dieu véritable et une certaine affirmation croyante entretenir cet éloignement. Nous ne croyons pas davantage nous-mêmes à ce Dieu auquel nombre d’athées ne croient pas, nous ne croyons en vérité qu’à un Dieu auquel nous ne pouvons pas ne pas croire, un Dieu qui donne Foi, un Dieu qui nous confond définitivement dès lors qu’il vient vers nous, un Dieu qui a le visage du Christ et qui pose les gestes de miséricorde du monde nouveau.
Jean Baptiste est ainsi un véritable herméneute de la foi au Christ de notre vie. Le questionnement qui est le sien (v.3) représente l’aboutissement de sa mission. Il constitue l’ultime et décisive préparation du chemin du Seigneur. Le Christ peut désormais venir au cœur de ce monde et devenir celui qui peut accomplir parfaitement et de manière tout à fait inespérée, l’espérance du monde et du cœur de l’homme.
Évangile selon saint Matthieu, chapitre 11, versets 2 à 11
2 Jean le Baptiste, dans sa prison, avait appris ce que faisait le Christ. Il lui envoya demander par ses disciples :
3 « Es-tu celui qui doit venir, ou devons-nous en attendre un autre ? »
4 Jésus leur répondit : « Allez rapporter à Jean ce que vous entendez et voyez :
5 Les aveugles voient, les boiteux marchent, les lépreux sont purifiés, les sourds entendent, les morts ressuscitent, et la Bonne Nouvelle est annoncée aux pauvres.
6 Heureux celui qui ne tombera pas à cause de moi ! »
7 Tandis que les envoyés de Jean se retiraient, Jésus se mit à dire aux foules à propos de Jean : « Qu’êtes-vous allés voir au désert ? un roseau agité par le vent ?...
8 Alors, qu’êtes-vous donc allés voir ? un homme aux vêtements luxueux ? Mais ceux qui portent de tels vêtements vivent dans les palais des rois.
9 Qu’êtes-vous donc allés voir ? un prophète ? Oui, je vous le dis, et bien plus qu’un prophète.
10 C’est de lui qu’il est écrit : Voici que j’envoie mon messager en avant de toi, pour qu’il prépare le chemin devant toi.
11 Amen, je vous le dis : Parmi les hommes, il n’en a pas existé de plus grand que Jean Baptiste ; et cependant le plus petit dans le Royaume des cieux est plus grand que lui.Texte de l’Évangile © Copyright AELF - Paris - 1980 Tous droits réservés.

université



