Message pour le 4e dimanche de l’Avent, 23 décembre 2007
par le frère Jean-Marc Gayraud, op
Évangile : Mt 1, 18-24
’évangéliste Matthieu met en scène le personnage de Joseph pour nous raconter l’origine, l’insertion en ce monde et au milieu des hommes de Jésus sauveur, l’Emmanuel. « L’annonce » à Joseph est un récit qui se propose d’insérer Jésus dans la chair d’un peuple et d’une histoire, dans l’histoire d’Israël et par là dans l’humanité toute entière, dans une condition humaine en quête de libération et de salut. Il constitue à ce titre le complémentaire inséparable de l’annonce à Marie.
Joseph est marié à Marie (la première des deux étapes du mariage juif au temps de Jésus ne correspond à peu près en rien à nos fiançailles modernes), et il se trouve soudain placé devant une énigme qui vient bouleverser l’ordonnancement naturel et religieux du processus du mariage. Joseph est un juste (v. 19) : il est disponible pour Dieu, attentif à chercher ses voies, prêt à correspondre à son dessein mystérieux sur sa vie, sur Israël et sur la création. Or, cette exigence de justice, qui fait de Joseph « un Israélite pieux et soucieux de respecter en toutes choses la Loi du Seigneur, voici qu’elle se trouve être confrontée à une situation qui défie absolument toute possibilité de répondre selon la justice d’Israël. Situation soudaine et imprévisible qui appellera une réponse et un comportement en rien conforme à ce qui aurait dû être attendu et espéré en la circonstance. Et c’est dans cette non-conformité comme telle que Joseph le juste se conformera absolument et de manière tout à fait inédite à la justice de Dieu, à son dessein sur le monde. Autant Joseph est habité par ce désir viscéral de ne rien opposer à la nécessité salvatrice de la justice, autant il est prêt pour cette raison même à adopter une conduite qui contredit radicalement les voies habituelles de la justice. C’est en cela précisément que Joseph est en vérité un homme juste, dans cette exigence sans faille à l’égard de la justice de Dieu : une exigence qui s’oppose soudainement à l’accomplissement normal de la justice. Pour que s’accomplisse cette justice ultime, au-delà de toutes les formes reconnues de la justice, il faut une disponibilité sans faille à laisser Dieu agir selon ses desseins. A vouloir agir selon les strictes règles juridiques et légalistes de la justice d’Israël, Joseph eut été infidèle au devoir de la justice. Mais c’est également parce que Joseph a bien été fidèle à cette justice du quotidien en toutes choses qu’il peut maintenant obéir à la nouveauté déroutante de la justice de Dieu. Admirable disposition de cœur de Joseph devant l’imprévisible et l’inédit des chemins du Seigneur.
Joseph ne veut pas « montrer du doigt » Marie, son épouse (sens littéral, v. 19). Sa décision de la répudier en secret procède bien de ce sens « viscéral » de la justice qui est le sien. Il se trouve là devant un mystère qui le dépasse absolument à découvrir que Marie est enceinte. Joseph ne nourrit strictement aucun doute au sujet de Marie son épouse, ce ne serait d’ailleurs là que supposition d’un cœur pénétré d’injustice en l’occurrence ; non, il ne sait tout simplement pas quoi penser de ce qui arrive, il se trouve pris soudain au mystère de l’Ineffable. Il songe donc à se retirer en secret, il veut laisser la place vide et libre pour cette œuvre si mystérieuse du Très-Haut. Or, voici que l’Ange du Seigneur lui demande de faire exactement le contraire de ce qu’il avait planifié. Au nom de cette même justice, Joseph doit vivre au seuil de ce Mystère, il doit devenir un témoin silencieux de l’indicible. Joseph le juste, le sage, le réfléchi, le raisonnable, Joseph doit basculer désormais et sans réserve aucune du côté d’une aventure déroutante, confondante : il doit devenir compagnon au quotidien de la "folie" de Dieu venant demeurer chez les hommes, il doit se faire l’auxiliaire d’une Présence intime et transcendante à la fois. Joseph, si soucieux qu’il est de ne pas vivre sa vie en dehors des voies de Dieu, perd soudainement tout contrôle sur sa propre vie afin de pouvoir demeurer dans les voies de Dieu.
Joseph doit donc assumer la paternité légale de Jésus et ce contre toutes les exigences légales en vigueur ! Bien au-delà du juridique, du biologique, du socialement et du religieusement correct, Joseph permet que Jésus soit inséré sans autre apparence que la normalité la plus commune au sein d’une famille humaine, dans un contexte social et religieux bien situé. Il donne à Marie son statut social, assume la paternité légale en donnant un nom à l’enfant (v. 21.25), lequel est dès lors inséré dans la lignée de David ; Joseph assume donc également l’éducation de Jésus. L’imprévu et l’inouï comme tels des chemins du Seigneur doivent pouvoir se traduire et se dire dans la normalité de l’histoire des hommes. En devenant l’imprévisible père légitime de Jésus, Joseph dispose ainsi toutes choses selon un dessein de Dieu qui ne veut pas se laisser distinguer pour commencer de la quotidienneté sans éclat de toute histoire humaine. Dans l’ordre de l’intime, Marie avait prononcé un « fiat » unique, Joseph quant à lui « fait » tout ce qu’il faut (v. 24) dans l’ordre de l’histoire afin que puisse s’accomplir en ce monde le dessein bienveillant et inédit du Seigneur. Il s’engage ainsi totalement dans une aventure de foi en prenant part sans réserve à un événement que Dieu seul mène et à l’égard duquel il ne voulait ni s’imposer ni faire obstacle. On croira désormais, et cela est bien vrai du point de vue du dessein de Dieu, que Jésus est le fils de Joseph, le fils du charpentier (cf. Mt 13,55 ; Lc 3,23 ; 4,22 ; Jn 1,45 ; 6,42).
Par la juste disposition de Joseph le juste, Dieu peut devenir l’Emmanuel, Dieu avec nous, Dieu comme nous en étant le Dieu Tout-Autre. C’est cette présence en tant que telle, de Dieu au milieu des hommes, qui doit faire de Dieu le sauveur des hommes. L’Emmanuel, c’est Jésus, Dieu sauve. C’est là une présence ineffable qui se révélera peu à peu dans cet agir salvateur, salvifique et créateur. Dans ce qu’il fait pour nous, voici que le Très-Haut nous révèle son visage unique, familier et transcendant, transcendant dans cette familiarité et cette intimité même. Il est Dieu pour nous, Dieu sauveur en étant Dieu avec nous, Dieu en nous, il est Jésus en étant l’Emmanuel. En participant à cet acte salvateur, voici que notre humanité est introduite dès lors jusqu’au cœur du mystère de l’intime communion divine. Le salut, cette présence agissante de Dieu en notre histoire, c’est désormais dans l’union à Jésus qu’elle se réalisera et atteindra là son inépuisable et tout à fait imprévisible fécondité.
Évangile selon saint Matthieu, chapitre 1, versets 18 à 24
18 Voici quelle fut l’origine de Jésus Christ. Marie, la mère de Jésus, avait été accordée en mariage à Joseph ; or, avant qu’ils aient habité ensemble, elle fut enceinte par l’action de l’Esprit Saint.
19 Joseph, son époux, qui était un homme juste, ne voulait pas la dénoncer publiquement ; il décida de la répudier en secret.
20 Il avait formé ce projet, lorsque l’ange du Seigneur lui apparut en songe et lui dit : « Joseph, fils de David, ne crains pas de prendre chez toi Marie, ton épouse : l’enfant qui est engendré en elle vient de l’Esprit Saint ;
21 elle mettra au monde un fils, auquel tu donneras le nom de Jésus (c’est-à-dire : Le-Seigneur-sauve), car c’est lui qui sauvera son peuple de ses péchés. »
22 Tout cela arriva pour que s’accomplît la parole du Seigneur prononcée par le prophète :
23 Voici que la Vierge concevra et elle mettra au monde un fils, auquel on donnera le nom d’Emmanuel, qui se traduit : « Dieu-avec-nous ».
24 Quand Joseph se réveilla, il fit ce que l’ange du Seigneur lui avait prescrit : il prit chez lui son épouse.Texte de l’Évangile © Copyright AELF - Paris - 1980 Tous droits réservés.

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