Un conte pour tous, même pour les tout-petits
uelle malchance lorsqu’on est un figuier, de ne pas aimer les figues ! Que s’était-il donc passé pour que notre figuier en arrive là ?
Alors qu’à chaque nouveau printemps tous les arbres du jardin étaient heureux, notre figuier restait triste. Les autres arbres commençaient à fleurir, heureux des fruits qui viendraient par la suite : l’amandier commençait le premier, puis suivaient discrètement les abricotiers, les pêchers, les cerisiers les pommiers, les poiriers. Et notre figuier restait toujours aussi triste. Les autres sortaient de leur léthargie, accompagnés des primevères et des violettes dans les champs, mais notre figuier ne bougeait pas. On pouvait lui donner les encouragements les plus sincères, lui, ne changeait rien dans sa façon de faire. Il n’aimait pas les figues, et donc ne voyait pas pourquoi il en produirait. C’était la raison qu’il donnait pour expliquer son attitude. Pourtant tout le monde lui disait que les figues étaient si bonnes lorsqu’elles étaient mûres, que les confitures régalaient les enfants, et qu’elles accompagnaient de façon superbe les mets les plus délicats. Rien n’y faisait.
Mais ce que ne disait pas le figuier, c’est qu’il était jaloux, jaloux des fleurs des autres arbres car lui n’en avait pas. Il se comparait tout le temps aux autres. C’était cela qui le rendait malheureux. Il aurait tellement aimé au printemps devenir blanc comme les cerisiers, ou rose comme tous les pommiers qui l’entouraient, comme les pruniers avec leurs légères fleurs blanches et surtout rose et blanc comme les poiriers et les pêchers. « Comme », « comme », « comme » il n’avait que ce mot à la bouche. Le verger au printemps était magnifique, et il ne participait pas à cette beauté puisqu’il n’avait pas de fleurs. Il aurait tant voulu paraître aussi beau qu’eux. Or à force de se comparer aux autres arbres du jardin, il devenait stérile, c’est-à-dire que, même s’il avait voulu produire des fruits, il ne le pouvait plus. Il ne pensait qu’à bouder dans son coin.
Or un jour de novembre, il fut réveillé de sa sieste par la conversation de deux hommes qui l’observaient de façon persistante. Ce qu’il entendit provoqua chez lui un frisson de terreur. Le maître du jardin ne voulait plus de lui et demandait au jardinier de le couper puisqu’il ne donnait pas de fruits. « A quoi bon lui donner des engrais disait le maître cela fatigue la terre et ne sert à rien puisque les fruits n’arrivent pas ». Le figuier était affolé. Le jardinier le comprit et répliqua aussitôt : « Maître, laissons le encore un an, et si dans un an il n’a toujours rien donné, alors nous l’abattrons. », puis il fit un clin d’œil au figuier et repartit avec le maître. Qu’il était gentil ce jardinier ! Il savait bien lui, que le maitre demandait des choses impossibles. Car même s’il avait produit des figues, il ne pouvait pas en avoir à cette saison, et devant ce problème, il eut tout à coup une pensée pour le jardinier. Ah oui ! S’il avait eu des figues, le figuier les aurait toutes données au jardinier pour le remercier.
Ce fut à partir de ce moment là que le figuier changea. Il n’avait pas du tout envie de mourir. Il ne voulait en aucun cas être brûlé : il savait bien en effet qu’on coupe les arbres qui ne donnent pas du fruit, et qu’on les brûle. Il ressentit tout à coup une étrange sensation. Il venait d’avoir quelques secondes plus tôt cette idée de génie : donner des fruits au jardinier pour le remercier ! C’était vraiment tout à fait nouveau pour lui. Il commençait à s’intéresser aux autres et à ne plus penser qu’à lui ! D’un seul coup il venait d’avoir envie de changer, d’être heureux, et de participer à la fête du printemps avec les autres. Il venait de comprendre qu’il devait se changer, ne plus regarder ce qu’avait les autres, ne plus se comparer aux autres, mais rentrer lui aussi dans cet immense élan de fécondité qui se renouvelait chaque année au printemps ! Il y songerait au prochain printemps.
Cette année-là, il ne fit pas de comédie lorsque le jardinier vint pour élaguer ses branches pour le rendre plus beau, et l’aider à ne pas trop se fatiguer. C’est tout un travail en effet que de produire des figues… Il se laissa bien préparer, avala peu d’engrais pour en laisser beaucoup pour les autres. Puis, alors que les autres arbres avaient déjà fini de fleurir, il ne pensa qu’à une chose : « remercier le jardinier ». Il pensa si fort au bonheur qu’il allait lui procurer, que tout naturellement, il sentit venir petit à petit, jour après jour, près des feuilles, de petites bosses qui grossissaient, grossissaient et se développaient de jour en jour, jusqu’à devenir de très beaux fruits : il venait d’inventer ses fleurs à lui, qui étaient à la fois, figues et fleurs, ces fruits si prisés sur les marchés, car c’était les premières figues à apparaître en juin. Il venait tout simplement de s’aimer comme il était, sans fleurs comme les autres arbres, mais avec une grande richesse : celle de rendre les autres heureux à sa manière à lui.

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