Marie
4eme dimanche de l’Avent : Luc 1,39-45
L’annonce de l’ange jointe au consentement d’une jeune fille de Galilée fait s’engendrer au plus intime de son sein le plus beau fruit que la terre ait jamais porté. Marie voit surgir également au plus secret de son coeur une joie débordante, consentement joyeux dans la foi à la Parole qui en elle prend chair, "oui" impossible à contenir, désir de proclamer ce qui bouleverse en elle, dans une ineffable jubilation, le fondement de son être et qu’aucun dire ne pourrait cependant exprimer. Le récit de la Visitation est l’écho premier de cet événement qui, depuis le plus intime jusqu’au plus universel, doit rejoindre tout homme venant en ce monde. Cette mise en branle de la joie intime, devenant par son propre mouvement joie communiquée et partagée, cette joie possède dans le récit de Luc toutes les caractéristiques de l’annonce du Salut et de la résurrection, accomplissement pascal qui reflue ici au commencement, le sens ultime venant ainsi éclairer l’événement intime.
Marie se lève (verbe caractéristique de la résurrection) et s’empresse, en toute hâte, d’aller à la rencontre de sa cousine Élisabeth. Signe de sa foi et de sa totale disponibilité, cette promptitude de Marie souligne la vigoureuse impulsion de l’Esprit qui s’est emparé d’elle et qui la pousse résolument vers l’extérieur. Ainsi en est-il de la foi du chrétien : elle fait sortir de soi et de chez soi, elle élargit l’horizon et le coeur, elle met en route irrésistiblement. La région montagneuse qu’elle parcourt, de Galilée vers Jérusalem, chemin pascal de son Fils par anticipation, dit bien plus qu’une indication topographique : c’est l’annonce joyeuse du messager de bonne nouvelle qu’aucun obstacle ne saurait contraindre et qui est conforme à ce qu’Isaïe avait déjà entrevu (Is 52,7).
La rencontre de Marie et d’Élisabeth n’est pas cependant une proclamation de Marie à Élisabeth, c’est exactement le contraire ! Au contact de Marie qui vient vers elle, c’est Élisabeth en premier lieu qui va s’exprimer et proclamer les merveilles du Salut. Elle est profonde cette vision de Luc sur la mission du croyant : il s’agit de rencontrer autrui et de commencer par l’écouter, entendre ce que l’Esprit inspire à son coeur pour que l’annonce du Christ puisse le rejoindre à l’endroit même où il peut être reçu et reconnu. Marie va à la rencontre d’Élisabeth et, à son contact, Élisabeth voit s’ouvrir un chemin de grâce qui la conduit à la rencontre de Marie. Remplie "d’Esprit-Saint", Élisabeth proclame la bonne nouvelle à qui était venu la lui annoncer ! Élisabeth révèle ainsi à Marie ce qui s’engendre en elle en fait de grâce et de Salut. L’Esprit qui a saisi Élisabeth est l’Esprit du Fils que Marie vient de lui communiquer. Et Marie reçoit par là d’Élisabeth la confirmation qu’elle porte bien en son sein, réalité cachée s’il en est, le Fils qui donne l’Esprit. D’Élisabeth à Marie c’est déjà, par mères interposées, Jean-Baptiste qui annonce Jésus.
Marie est "bénie" c’est-à-dire, en langage biblique, qu’elle est possédée par la Parole de Dieu qui fait du bien et qui en elle à l’efficacité insurpassable et exclusive à prendre chair. Marie est bénie du "Béni" qu’elle porte et qui apporte au monde surabondance de biens dans l’Alliance accomplie : paix, fécondité, salut, vie. L’Espérance d’Israël surgira telle "le fruit du sein" (Dt 7,13 ; 28,4) et tout désir sera comblé alors. Dieu commence toujours par le coeur de toutes choses pour atteindre toutes choses depuis son cœur, à partir du coeur et jusqu’en son coeur. Élisabeth rencontre le Seigneur par la médiation de sa mère (v. 43) et Marie, comme à l’Annonciation, n’est considérée qu’à partir de son Fils et en vue de Lui, source de toutes grâces. Elle est "l’Arche de l’Alliance" qui porte le Seigneur et en qui demeure cachée la Gloire de Dieu. Luc s’est manifestement plu à souligner ce lien entre Marie qui va à la rencontre d’Élisabeth et l’arche d’Alliance qui monte à Jérusalem (2S 6,1-23). L’arche apporte le bonheur dans la maison d’Obed Edom où elle reste trois mois, même chose pour Marie chez Élisabeth. David est stupéfait que l’arche du Seigneur vienne jusqu’à lui, comme Élisabeth devant Marie ; il "saute et tournoie" devant l’arche comme Jean Baptiste bondit de Joie dans le sein d’Élisabeth en présence de Jésus dans le sein de Marie.
Marie est bienheureuse parce qu’elle est "la croyante". C’est ainsi qu’il faudrait traduire au verset 45 en soulignant par là que la foi façonne l’identité même de Marie. Soulignons au passage que l’évangile, contrairement à une tradition postérieure foisonnante en la matière, ne connaît pas d’autre "qualité" en Marie que la foi et cela suffit car cela dit tout en effet. Luc laisse entendre que c’est la foi comme telle qui fait s’accomplir en elle cela même qu’elle croit. Il n’y a là rien qui relèverait de l’autosuggestion ! La foi souligne ici au contraire que Marie est, jusqu’au plus profond de son être, investie, envahie par le dessein de Dieu sur elle au point que ce dessein ne se laisse plus distinguer de son identité propre. Marie n’est plus qu’écoute féconde du dessein de Dieu. La foi de Marie n’est rien d’autre que le désir de Dieu venant de Dieu et devenant chair en elle. Sa foi en Dieu est à la mesure du Verbe de Dieu qui en elle prend chair. Cette foi est la source inépuisable de sa joie. Dès lors, Marie n’aura d’autre appui que cette foi, et la joie qui naît de cette foi ne la quittera plus désormais. A travers les plus terribles épreuves et en allant jusqu’au bout de la ténèbre de ce monde, Marie sera également au bout du chemin la première qui se reçoit de son Fils, dans le secret du Père, à l’aurore de la Résurrection. Le Magnificat qui suit le récit de la Visitation est l’écho jusqu’à nous et pour le monde de ceci que rien au monde ne saurait donner joie aucune, si ce n’est dans le Verbe fait chair et dans le Christ ressuscité.
Fr. Jean-Marc-Gayraud,
dominicain
Luc 1,39-45
39 En ces jours-là, Marie partit et se rendit en hâte vers la région montagneuse, dans une ville de Juda. 40 Elle entra chez Zacharie et salua Elisabeth. 41 Et il advint, dès qu’Elisabeth eut entendu la salutation de Marie, que l’enfant tressaillit dans son sein et Elisabeth fut remplie d’Esprit Saint. 42 Alors elle poussa un grand cri et dit : "Bénie es-tu entre les femmes, et béni le fruit de ton sein ! 43 Et comment m’est-il donné que vienne à moi la mère de mon Seigneur ? 44 Car, vois-tu, dès l’instant où ta salutation a frappé mes oreilles, l’enfant a tressailli d’allégresse en mon sein. 45 Oui, bienheureuse celle qui a cru en l’accomplissement de ce qui lui a été dit de la part du Seigneur !"

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