Veille et Prière
Nous retrouvons en ce premier dimanche de l’Avent la vision d’un gigantesque cataclysme cosmique. Un état de frayeur et de désarroi s’empare des hommes qui se trouvent soudain sans appui et sans sécurité. Ce bouleversement aux dimensions de la création coïncide avec la venue glorieuse du "Fils de l’Homme" inaugurant l’avènement définitif du Règne de Dieu. Chaos et recréation, effondrement et recommencement, anéantissement du provisoire du monde et irruption du définitif de Dieu sont bien la marque caractéristique de cet avènement.
L’évangile nous invite ainsi à situer la durée et l’espace de toute vie à partir et en vue de ce surgissement du monde de Dieu dans le monde des hommes. Ne pas faire du provisoire du définitif et inscrire le définitif de Dieu dans le provisoire de l’homme est au cœur de l’enseignement de ce passage. Le provisoire ne dure que pour nous donner le temps de nous préparer à ce définitif de Dieu qui vient à nous et à déjà le graver en nous, peu à peu et chaque jour, comme la Loi de Dieu dans le cœur de l’homme. Mais ce provisoire qui dure fait peu à peu sombrer dans l’oubli l’imminence de l’irruption de Dieu dans le monde, imminence qui est pourtant de chaque instant. La pesanteur qui s’empare alors du cœur de l’homme le conduit à se fixer et s’installer dans ce provisoire qui parait n’avoir pas de fin et devoir se suffire à lui-même.
C’est tout le comportement de l’homme, sa façon d’être au monde, de se situer face à lui-même et face à autrui qui est en jeu dans la manière dont il considère ce rapport au monde à la lumière ou non de l’imminence du "jour de Dieu". C’est pourquoi l’évangile insiste sur ce comportement qui dispose ou bien interdit l’accès du cœur de l’homme à l’intervention transcendante de Dieu dans sa vie (v.34). Ce qu’il faut d’attachement aux choses de Dieu se mesure à ce qu’il faut de liberté à l’égard des choses du monde. Si l’homme ne peut, par définition, mesurer à aucun moment la libre et souveraine intervention de Dieu dans sa vie, il peut toujours, en revanche, prendre la mesure des obstacles à cette initiative et à cet agir de Dieu. C’est pourquoi se frayer un chemin vers "Celui qui vient" est œuvre de dépouillement et de détachement.
L’homme qui enracine ainsi dans le cours du temps l’avènement eschatologique du "Fils de l’homme" apprend à lire les signes de la présence de Dieu dans la fragilité et la caducité du monde. Autant que la disparition progressive et inévitable de toutes choses, il pressent la frappe d’éternité dont sont marquées toutes choses, un peu comme un sublime chant qui doit disparaître dans le silence pour laisser apparaître le poids d’éternité dont il était porteur depuis toujours. Ce qui passe doit passer pour que ce qui demeure soit, déjà dans ce qui passe, notre "demeure". Le croyant sait "plus sûrement que le veilleur n’attend l’aurore" que "le jour de Dieu" se lève à l’horizon de cette vie et de cette histoire et qu’il s’annonce à la lisière du temps qui passe.
Veille et prière caractérisent ainsi l’attitude croyante (v.36). Le cœur éveillé attend "le jour de Dieu" comme l’avènement permanent du définitif de Dieu au cœur du provisoire du monde, le décisif de sa présence à travers l’épreuve de son absence, la surabondance de sa grâce se versant dans le creuset d’indigence du cœur de l’homme. Il n’y a pas loin du cri de détresse au cri de joie de la libération, de la désolation à la consolation, de la peur à la paix, de même qu’il n’y a pas loin du bouleversement de ce monde à l’avènement définitif du "Fils de l’Homme". Il y a beaucoup plus loin en revanche de l’avènement joyeux de cette présence à l’installation avec "armes et bagages" dans le provisoire d’un monde abandonné à sa tristesse. Le "jour de Dieu" n’est pas un jour de joie pour qui ne l’attend ni ne le désire, c’est un jour de colère. Jour de colère et jour de joie sont les deux faces du jour de Dieu et elles ne sauraient délimiter deux catégories de personnes auxquelles elles devraient s’appliquer tour à tour. Ce passage de la colère à la joie se joue dans le cœur de tout homme. La communauté croyante doit plus que jamais par conséquent se tenir débout et éveillée (v.36) comme le Ressuscité au matin du huitième jour et se tenir là, garante pour elle-même et pour toute l’humanité de notre vocation universelle à entrer dans la joie de Dieu.
Frère Jean-Marc Gayraud
dominicain
Luc 21, 25-36
25 "Et il y aura des signes dans le soleil, la lune et les étoiles. Sur la terre, les nations seront dans l’angoisse, inquiètes du fracas de la mer et des flots ; 26 des hommes défailliront de frayeur, dans l’attente de ce qui menace le monde habité, car les puissances des cieux seront ébranlées. 27 Et alors on verra le Fils de l’homme venant dans une nuée avec puissance et grande gloire. 28 Quand cela commencera d’arriver, redressez-vous et relevez la tête, parce que votre délivrance est proche." 29 Et il leur dit une parabole : "Voyez le figuier et les autres arbres. 30 Dès qu’ils bourgeonnent, vous comprenez de vous-mêmes, en les regardant, que désormais l’été est proche. 31 Ainsi vous, lorsque vous verrez cela arriver, comprenez que le Royaume de Dieu est proche. 32 En vérité, je vous le dis, cette génération ne passera pas que tout ne soit arrivé. 33 Le ciel et la terre passeront, mais mes paroles ne passeront point. 34 "Tenez-vous sur vos gardes, de peur que vos coeurs ne s’appesantissent dans la débauche, l’ivrognerie, les soucis de la vie, et que ce Jour-là ne fonde soudain sur vous 35 comme un filet ; car il s’abattra sur tous ceux qui habitent la surface de toute la terre. 36 Veillez donc et priez en tout temps, afin d’avoir la force d’échapper à tout ce qui doit arriver, et de vous tenir debout devant le Fils de l’homme."

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